Slide Bentall

Chronique d’une garde aux USIC

Ca y est! J’ai fini mon stage en cardio ce matin. Et pour bien terminer, rien de tel qu’une bonne garde à l’Unité de Soins Intensifs Cardiologiques.

Après une deuxième garde très calme, celle-ci a été nettement plus agitée!
18h03 : Après la journée débutée à 08h45 dans le service d’hospitalisation habituel, descente aux USIC et là bonne surprise, je retrouve mon chef favori, D.! La garde s’annonce intéressante!
18h15 : Le service est pour l’instant assez vide, je prends la relève de l’externe des soins et vais voir un patient pour un trouble de conduction électrique cardiaque.
18h50 : Un patient se présente de lui même pour douleur thoraciques, un petit ECG qui est rassurant, pas d’urgence, on lance les bilans bio et on approfondira un peu après.
19h15 : On descend manger à l’internat pendant que c’est calme.
19h17 : Arrivé juste devant l’internat, appel sur le téléphone de D., le patient de 18h50 est en train de faire un malaise, son coeur bat à 30 bpm, on remonte en courant voir ce qui se passe.
19h19 : Un petit coup d’atropine et nous voilà à 70bpm, le patient reprend des couleurs. Certainement un petit malaise vagal. Mais étant donné le type de douleur maintenant décrit (irradiation dans le dos), il faut éliminer une maladie gravissime, la dissection aortique.
C’est en fait l’irruption de sang entre 2 feuillets de l’aorte, ce qui provoque une fragilité de la paroi (risque d’hémorragie cataclysmique, l’aorte étant la plus grosse artère du corps) mais également des problèmes ischémiques, c’est à dire de mauvaise perfusion de certains organes : cerveau (AVC), bras, intestins (infarctus mésentérique), reins (infarctus rénal), jambes.
Dissection Aortique (DeBakey Type I) : en marron l'aorte normale (vrai chenal), en rouge le faux chenal de dissection

Dissection Aortique (DeBakey Type I) Angioscanner : Flêche Rouges : Faux chenal | Flêches Bleues : Vrai Chenal

19h27 : Justement en parlant de dissection, un appel du SAMU pour nous prévenir d’un transfert d’une dissection aortique de type I d’un hôpital périphérique. On prend si notre patient de 18h50 n’en a pas une aussi.
19h40 : Après une échographie classique (ETT – Echographie Trans-Thoracique) puis une autre en passant par l’oesophage (ETO – Echographie Trans-Œsophagienne), la dissection est éliminée chez notre patient de 18h50. Au passage, l’ETO, ça a vraiment pas l’air d’être rigolo (imaginez avaler un tube de 2cm de diamètre et 40cm de long avec une toute petite anesthésie locale, bonjour les haut-le-coeur!)
Donc on prend celle du SAMU qui doit arriver dans 3/4h si tout se passe bien. Après avoir prévenu les chirurgiens, on peut aller manger.
21h02 : Le SAMU n’est toujours pas arrivé, coup de fil au régulateur du SMUR, quelques petits problèmes mais ça ne devrait plus tarder.
21h27 : Arrivée du SAMU, c’est une patiente assez jeune. Une coup d’oeil sur le scanner : une dissection aortique de Type I, gravissime (disséquée de la valve aortique jusqu’à la bifurcation des iliaques). Pas le choix, c’est chirurgie en Urgence.
Pour les néophytes, c’est ce qu’on appelle une intervention de Bentall: remplacement de l’aorte ascendante par un tube, de la valve aortique (ici prothèse mécanique à ailette vu l’âge de la patiente) et réimplantation des coronaires (les artères nourricières du cœur).
Intervention de Bentall : A gauche le tube sur l'aorte avec les coronaires réimplantées | A droite on devine la valve mécanique en noir sur le tube
Autant dire une chirurgie très lourde qui impose d’utiliser un coeur artificiel pendant l’opération.
D. me propose d’assister à l’opération, qui devrait durer jusqu’au petit matin. J’accepte, c’est pas tous les jours qu’on peut voir ça!
22h : Je m’habille pour le bloc. La patiente est installée sur la table. L’anesthésiste avant d’endormir la patiente lui dit « Demain vous vous réveillerez en réanimation »…
22h30 : Alors que les chirurgiens préparent le matériel, les alarmes s’affolent! Tension imprenable, c’est une tamponnade : le coeur est entouré d’une sorte de sac, le péricarde, et du fait de la dissection; du sang est anormalement présent dans celui-ci et comprime donc le cœur ce qui gêne son remplissage (et donc sa fonction). La patiente se marbre, bleuit. Les chirurgiens ouvrent en urgence et tentent de drainer pendant qu’un anesthésiste commence à masser. Malheureusement, peu après le début du drainage, la dissection se rompt, la table est inondée de sang, il n’y a plus rien à faire. Nous assistons impuissant à la mort de la patiente, le cœur continuant à battre en inondant le médiastin et la table et non plus l’aorte.
Une bien triste histoire. Les mots de l’anesthésiste, « Demain vous vous réveillerez en réanimation »; résonnent dans ma tête. Je connaissais bien sûr le pronostic de la dissection (50% de décès) mais là, ça s’est peut-être joué à 10 minutes près… Et ce terrible sentiment d’impuissance devant l’hémorragie, la patiente qui se vide, qu’on voit mourrir, c’est chocant, je ne suis pas encore rodé à cela.
S’il ne faut retenir qu’une chose, c’est bien qu’il ne faut pas perdre une seule seconde dans la prise en charge d’une telle urgence.
23h03 : Je retourne aux USIC, un peu abattu et j’annonce la mauvaise nouvelle à l’équipe. J’ai besoin de penser à autre chose, de me remettre au boulot le plus rapidement.
02:30 : On peut aller se coucher, ça tombe bien, je commence à être vraiment crevé.
03:13 : D. me réveille, il a essayé de me téléphoner mais je devais déjà être « Au pays des Bisounours » selon ses dire. Ca doit être vrai vu le mal que j’ai eu pour me lever. 2 entrées, une douleur thoracique et un œdème aigu du poumon.
05:11 : J’ai vu les 2 entrées, je peux enfin retourner « aux Pays des Bisounours ». Pour combien de temps…
07:37 : Je me réveille, j’ai encore l’amertume de la dissection aortique… J’aurai tant aimé voir l’intervention, et surtout la voir réussie! Mais bon, c’est la vie!
08:32 : Assez fatigué et mal coiffé, direction le métro puis la gare pour rentrer chez moi.

Une chose est certaine, plus je fais des gardes, et plus je me dit que je suis accro à cette décharge d’adrénaline qu’on a quand on est appelé et qu’on ne sait pas sur quoi on va tomber, à l’imprévu qu’il faut gérer et essayer d’anticiper.
J’adore ça! C’est vraiment comme ça que je veux exercer plus tard!

Illustrations : Radiopaedia.org

Mdkart

Interne en anesthésie réanimation à Lille, je présente sur ce blog des tranches de ma vie et mes passions : voitures sportives et moto, photo, nouvelle vague Jazz-Blues (Katie Melua, Fredrika Stahl, Melody Gardot, Nikki Yanofsky...) et autres musiques... Pour toute information, n'hésitez pas à me contacter

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